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Drones sur Rubaya : Kinshasa défie le cessez-le-feu de Doha dans le Masisi
Mardi 24 février 2026, peu avant l’aube, la guerre à distance a de nouveau frappé le Masisi. Vers 2 h 43, des drones des forces coalisées alignées sur le gouvernement de Kinshasa ont visé à plusieurs reprises la cité minière de Rubaya, dans le territoire de Masisi, à une trentaine de miles au nord‑ouest de Goma, plongeant cette zone densément peuplée dans la panique. Les engins explosifs sont tombés à proximité immédiate de quartiers d’habitation, selon des témoignages locaux, alimentant les accusations de frappes indiscriminées dans un environnement civil et ravivant le débat sur de possibles crimes de guerre et crimes contre l’humanité au regard du droit international humanitaire.
Un cessez-le-feu de Doha vidé de sa substance
Cette nouvelle séquence de violence intervient alors que Kinshasa est, sur le papier, engagé dans un processus de désescalade laborieusement construit à Doha. Ce cadre de négociation, présenté comme la continuité d’un accord de paix parrainé par Washington entre le gouvernement congolais et des médiateurs américains, devait précisément encadrer la neutralisation des FDLR, point de friction récurrent pour Kinshasa, et établir un cessez‑le‑feu permanent avec l’AFC/M23. La déclaration de principes adoptée à Doha prévoit non seulement l’interdiction explicite de toute attaque offensive contre les populations et de toute propagande incitative à la haine, mais aussi la création d’un mécanisme multilatéral de surveillance du cessez‑le‑feu associant l’Union africaine, le Qatar et une mission technique des Nations unies, avec, à terme, une force spéciale intérimaire et un calendrier de restauration progressive de l’autorité de l’État dans les zones affectées en vue d’élections locales attendues à l’horizon 2027.
En théorie, ce dispositif implique une réduction drastique des opérations offensives au Nord‑Kivu et au Sud‑Kivu. En pratique, Kinshasa a maintenu un tempo militaire élevé, multipliant les frappes de drones dans des zones densément peuplées tout en violant, presque systématiquement, les engagements pris dans différents fora diplomatiques. Depuis la relance des pourparlers de Doha à la mi‑2025, les jalons s’accumulent – accord‑cadre réaffirmant un cessez‑le‑feu permanent, mécanismes de vérification, annonce d’une mission appuyée par la MONUSCO pour surveiller le respect du cessez‑le‑feu dans l’est du pays – mais chaque avancée diplomatique semble immédiatement suivie d’une reprise des opérations offensives.
Masisi, Minembwe, Rubaya : la guerre des drones
Les premières frappes de drones attribuées aux FARDC et à leurs alliés dans ce nouveau cycle ont visé des positions de l’AFC/M23 et de TWIRANEHO dans les hauts plateaux de Minembwe, où les populations ont été à la fois prises pour cible et menacées, avant de s’étendre au territoire de Masisi. Dans les secteurs de Kishusha, Gatoyi, Gasheke, Murema et Rubaya, des détonations ont été ressenties jusque dans des localités civiles, provoquant des mouvements de fuite des habitants terrifiés par la proximité des explosions. Ces opérations s’inscrivent dans un continuum de violence qui dépasse le seul Masisi et touche d’autres zones contestées du Sud‑Kivu, où les forces gouvernementales se heurtent à des communautés locales souvent placées sous la protection de TWIRANEHO, un groupe lié à l’AFC/M23.
Sur le plan militaire, les FARDC ont fait des drones armés l’un des vecteurs centraux de leur dispositif dans le Nord‑Kivu et le Sud‑Kivu depuis 2023‑2024, les autorités congolaises présentant désormais ces plateformes comme l’outil « le plus létal » pour freiner l’avancée de l’AFC/M23. Les frappes de la nuit et de la matinée du 24 février dans le Masisi semblent s’inscrire dans un schéma d’emploi de drones opérant à moyenne altitude, exécutant des frappes ponctuelles sur des positions tenues par l’AFC/M23 autour de Rubaya et de Kishusha, dans une configuration où lignes de front et localités civiles sont étroitement imbriquées. Cette topographie du conflit augmente mécaniquement le risque de dommages collatéraux et de violations graves des droits humains, surtout lorsque les frappes sont menées à proximité de centres urbains comme Rubaya, Sake ou Minembwe.
Diplomatie en vitrine, agressivité sur le terrain
Le 19 février 2026, un mémorandum d’entente est venu préciser la mission du mécanisme de surveillance du cessez‑le‑feu issu de Doha, en posant noir sur blanc l’obligation d’enquêter sur toute violation présumée et de recommander des mesures correctives. Dans la foulée, les signaux d’une implication accrue de la communauté internationale se sont multipliés : déplacement à Goma de la représentante spéciale adjointe de la MONUSCO, Vivian van de Perre, chargée de promouvoir le respect du cessez‑le‑feu et de suivre la situation des civils, et arrivée, dans la même ville, de la commissaire européenne à l’aide humanitaire, Hadja Lahbib, mandatée pour documenter les besoins humanitaires et évaluer le respect des obligations internationales par les belligérants.
Pourtant, quelques jours plus tard, la matinée du 24 février est marquée par de nouvelles frappes de drones des FARDC dans le Masisi, officiellement dirigées contre des positions de l’AFC/M23 mais aux effets directs sur les populations. Pour de nombreux observateurs, il s’agit d’une violation frontale des engagements de cessez‑le‑feu signés à Doha et de l’esprit du mémorandum du 19 février. L’enchaînement – engagements réitérés dans la capitale qatarie, annonce d’un mécanisme de surveillance, visites de hauts responsables onusiens et européens à Goma puis reprise de frappes dans une zone densément peuplée – nourrit, dans plusieurs chancelleries, l’idée d’un décalage profond entre la posture diplomatique affichée par Kinshasa et sa conduite opérationnelle effective sur le terrain.
Washington, Doha et les limites du levier international
L’architecture de Doha est indissociable du parrainage américain. L’accord de Washington, qui encadre le processus, place les États‑Unis et en particulier l’administration Trump au cœur du dispositif, conseiller comme Massad Boulos s’affichant comme l’un des artisans du suivi du dossier entre le gouvernement congolais et l’AFC/M23. Ce dernier a publiquement appelé à la cessation des bombardements gouvernementaux touchant les civils, attirant l’attention sur le coût humain de la poursuite des opérations dans des zones densément peuplées. Mais ces prises de position mettent aussi en lumière les failles d’un système sans mécanismes contraignants de sanction en cas de violations du cessez‑le‑feu, souvent imputées aux forces coalisées pro‑Kinshasa.
À cette asymétrie des leviers s’ajoute une asymétrie des narratifs : Kinshasa continue de se présenter comme une partie strictement « défensive » tout en intensifiant l’usage de drones, en s’appuyant sur les FDLR et sur des mercenaires, et en jouant sur des lignes rouges opérationnelles floues autour des centres urbains. La MONUSCO, censée jouer un rôle de vérification et d’alerte en appui au mécanisme multilatéral prévu à Doha, se heurte à un double verrou : l’accès limité à certaines zones de front et la volonté affichée des autorités congolaises de reprendre en main, sans interférence, la conduite des opérations militaires dans l’Est. Quant à l’Union européenne, elle cherche à conditionner son appui humanitaire au respect des droits humains et du droit international humanitaire, mais ne dispose que de leviers essentiellement politiques et financiers, sans capacité directe de contrainte sur les FARDC et leurs alliés.
Pour Washington, la situation pose une équation délicate : comment concilier soutien politique à un partenaire stratégique, au cœur d’enjeux liés aux minerais critiques, et exigence de conformité au droit international humanitaire dans un théâtre où les civils paient le prix des choix tactiques des forces régulières et des groupes armés ? L’absence de réaction jugée proportionnée face aux frappes de drones des FARDC contre des zones civiles est perçue, par d’autres acteurs régionaux, comme un feu vert implicite à la reproduction de ces modes opératoires, avec un risque assumé de contagion à d’autres foyers de crise dans la région des Grands Lacs.
Une architecture de paix fragilisée
À court terme, la répétition du même schéma – cessez‑le‑feu signé, séquence diplomatique visible, puis reprise de frappes sur des localités comme Rubaya ou Minembwe – risque de délégitimer, aux yeux des populations, l’ensemble des dispositifs de paix adossés à Doha et à Washington. Sur le terrain, chaque vague de bombardements nourrit la perception d’une communauté internationale davantage préoccupée par la gestion de son image que par la protection effective des civils. À moyen terme, l’absence de réponse claire, ferme et cohérente face aux violations répétées du cessez‑le‑feu imputées au gouvernement congolais pourrait favoriser une escalade régionale accrue, dans laquelle les populations de l’Est de la RDC seraient exposées à des niveaux de violence encore plus élevés, et où l’AFC/M23, mise sous pression, ne resterait pas durablement sans réagir.
En continuant de recourir à des moyens aériens offensifs dans des zones où la présence de civils est avérée, tout en maintenant dans les enceintes internationales un discours de partenaire attaché à la paix, le gouvernement congolais met à l’épreuve la crédibilité même des architectures de Doha et de Washington. La nuit de drones sur Rubaya, au‑delà de son bilan immédiat, cristallise cette contradiction et illustre la difficulté, pour les parrains internationaux du processus, de contraindre un allié à aligner sa pratique militaire sur ses engagements diplomatiques.
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