@Hubert Leclercq - Joseph Kabila dans sa residence privée à Goma

Joseph Kabila a reçu La Libre Belgique le 20 mars à Goma.

Joseph Kabila, président honoraire de la République démocratique du Congo de 2001 à 2019, a refusé tout entretien avec la presse depuis la fin de son mandat. La crise que traverse actuellement son pays l’a convaincu de recevoir La Libre Belgique à Goma, ce 20 mars.

Voici ce qu’ils ont échangé.

La Libre : Monsieur le président, une frappe de drone a tué une employée française de l’UNICEF et deux civils congolais le 11 mars dernier, à Goma, pas très loin de votre résidence. Pour de nombreux observateurs, vous étiez la cible de ce tir. Comment vivez-vous cette situation ?

Joseph Kabila : On a toujours été visé par le régime de Kinshasa. Est-ce que j’étais ciblé personnellement ? Est-ce la population congolaise qui était visée comme elle l’est depuis des mois dans le Masisi, sur les Hauts Plateaux ou partout ailleurs ? Des enquêtes sont en cours. Mais je garde le moral.

La Libre : Votre statut d’ancien président de la République est malmené. Votre immunité parlementaire a été levée, vous avez même été condamné à mort par la justice congolaise pour votre rôle présumé à la tête de la rébellion de l’AFCM23. Comment envisagez-vous l’avenir dans ces conditions ?

Joseph Kabila : Je suis serein. Très serein. Je constate que partout où je passe, les responsables de ces pays me voient comme l’ancien président Kabila. Mais pour moi, l’essentiel, c’est la situation que vivent aujourd’hui notre pays et sa population par rapport à ce qu’on avait légué à Monsieur Félix en 2019. Beaucoup évoquent la balkanisation, moi je parle de la “soudanisation” de la crise en RDC. Il y a des points communs entre ce que traverse notre pays et ce qui a amené l’implosion du Soudan.

La Libre : Vous pensez qu’il pourrait y avoir une scission du pays, Est-Ouest ?

Joseph Kabila : Je ne pense pas, mais il faut bien reconnaître que les ingrédients sont en place. Et si on ne gère pas bien la crise, on risque d’avoir des situations qui sont tout à fait incontrôlables.

La Libre : Gérer la crise, ça veut dire quoi ?

Joseph Kabila : Cela veut dire avoir une bonne lecture de la situation. Identifier le problème. Et par la suite, identifier les pistes de solution. C’est ce qu’on avait fait en 2001, il y a 25 ans. On s’était dit qu’il n’y avait pas dix mille pistes de solution. Soit on continuait la guerre, soit on faisait la paix. On était peut-être très jeunes mais je pense qu’on était plus sages que la plupart des vieux d’aujourd’hui. On a levé l’option de faire la paix, de réunifier le pays. Ça a été tout un cheminement qui nous a permis de laisser ce pays uni, réconcilié. Pas nécessairement à 100%, mais réconcilié. On était très loin de la situation actuelle faite de tribalisme, de népotisme, avec une vraie dictature qui vient de s’installer.

La Libre : En 2026, pensez-vous qu’avec le régime actuel on puisse emprunter le même chemin et opter pour la négociation et la paix ?

Joseph Kabila : La guerre, c’est un choix. La paix aussi. Je me réfère toujours à ce qu’on a vécu en 2001 parce que c’était une situation inédite sur le continent, avec plusieurs armées étrangères sur le territoire national, des mouvements rebelles qui avaient le contrôle tantôt de l’Est, de l’Ouest, du Nord et plusieurs groupes armés. Dans ce contexte, opter pour la paix n’était pas facile. En septembre ou octobre 2001, on avait un sommet à Luanda, en Angola, avec nos alliés les présidents dos Santos (Angola), Mugabe (Zimbabwe) et Nujoma (Namibie). L’ordre du jour, c’était la situation en RDC. Je leur ai dit que les Congolais devaient s’approprier le processus de leur pays. Que tous les pays qui étaient impliqués en RDC devaient partir. Ce fut un débat très long mais on a gardé le cap. Un peu plus tard, à Harrare (Zimbabwe), et je leur ai répété que l’option de la paix était la meilleure et passait par un dialogue inclusif avec tous les Congolais sans exception, société civile, classe politique, tous ceux qui ont pris les armes. Un an plus tard, on avait l’accord de Sun City et quelques mois après, un gouvernement, une transition. Aujourd’hui, je dois constater qu’il n’y a plus la même sagesse. On a plutôt des va-t-en-guerre au pouvoir. Moi, tout en n’étant pas pacifiste, j’aime la paix. J’avais conseillé, dès le départ, à ceux qui sont aujourd’hui à Kinshasa d’opter pour la négociation. La réponse a toujours été “on va faire la guerre”. Cinq ans plus tard, on est toujours dans la même foutue guerre.

La Libre : Votre présence à Goma, siège de l’AFC/M23, suscite bien des questions ?

Joseph Kabila : Goma, c’est chez moi. Je vous reçois dans la maison que j’ai achetée en 1999. L’acharnement contre ma personne et contre ma famille politique a commencé depuis 2019. Bien avant la naissance de l’AFC/M23. Je considère que je suis en droit d’être en contact et de parler avec tous les Congolais en ayant comme objectif principal la cohésion et la recherche de la paix. Pour moi, c’est même une mission.

La Libre : Vous parlez de votre mission. Comment voyez-vous votre rôle demain ?

Joseph Kabila : Je ne pense pas à demain, je pense à aujourd’hui. Je l’ai déjà dit en mai dernier, il faut mettre fin à cette dictature, cette tyrannie qui vient de s’installer. Et pour y arriver, il faut mobiliser, sensibiliser tous les Congolais, qu’ils soient en exil ou à l’intérieur du pays. Il faut que ce soit une mission pour chacun de nous. Et pour en finir avec ce régime, les Congolais ont à leur disposition l’article 64 de la Constitution (Tout Congolais a l’obligation de faire échec à tout individu ou groupe d’individus qui prend le pouvoir par la force ou l’exerce en violation de la Constitution, NdlR).

La Libre : Il y a toujours des négociations en cours. À Doha, entre l’AFC/M23 et Kinshasa, à Washington, entre le Rwanda et la RDC, il y a l’initiative de l’Angola, il y a le Togo, l’Union africaine. Ces processus peuvent-ils faire taire les armes ?

Joseph Kabila : Le fait qu’il y ait une multiplication d’initiatives démontre qu’il n’y a pas eu d’harmonisation. On va aller jusqu’où avec chaque processus ? À mon avis, ce qui manque surtout c’est une vraie volonté politique à Kinshasa. Aujourd’hui, le problème majeur en RDC, c’est la gouvernance, le manque de vision. C’est aussi le fait qu’on n’a plus de Constitution. Plutôt que notre Constitution est foulée aux pieds par M. Félix et son clan.

La Libre : Parlant de la Constitution, à Kinshasa, le régime ne cache plus son intention de la réviser.

Joseph Kabila : Quelle Constitution ? Pour Kinshasa, elle n’existe pas. Elle est ignorée depuis 2019. Alors, que vont-ils réviser au juste ? Je pense que l’idée c’est plutôt l’adoption d’une nouvelle Constitution. Tout ce tripatouillage est dangereux, extrêmement dangereux.

La Libre : Pourquoi est-ce dangereux ?

Joseph Kabila : C’était fastidieux d’arriver à l’adoption de cette Constitution en 2006. C’est par son biais qu’on a réunifié le pays. Aujourd’hui, il y a zéro raison qui peut convaincre la population congolaise qu’il faut commencer à détricoter ce texte. Cette tentation, c’est propre aux régimes qui ont complètement failli. Le problème ne se situe pas au niveau de la Constitution. Le problème, c’est ce petit clan qui cherche à se maintenir au pouvoir.

La Libre : En 2015, il se disait que vous vouliez vous-même changer la Constitution, non?

Joseph Kabila : Nulle part dans mes interventions, avec quelque interlocuteur que ce soit, je n’ai évoqué la question de la révision de la Constitution. Je l’ai même dit publiquement dès 2009. Pour moi, cette Constitution est sacrée.

La Libre : Son article 70 prévoit qu’il y a un maximum de deux mandats pour un chef de l’État…

Joseph Kabila : Il ne faut pas toucher à la Constitution, ce n’est pas une question personnelle, c’est une question de principe. Mon avenir ce n’est pas uniquement dans la politique. Quand en 2019, on a fait la remise-reprise à la tête de l’État, j’avais fait ce que j’avais promis de faire. Depuis 2001, la promesse, c’était de réunifier le Congo, d’amener la paix, la démocratie. En 2019, pour moi, j’avais fait tout ça. Sept ans plus tard, on reparle de la réunification du pays, on constate le retour des armées étrangères sur notre sol, tout cela à cause d’une très mauvaise gestion depuis 2019. Regardez la province de l’Ituri, elle est à feu et à sang. Il y a des tueries du matin au soir. En 2019, ce n’était pas le cas.

La Libre : Pourriez-vous dire, comme l’a fait Corneille Nangaa, le coordonnateur de l’AFC/M23 et ancien patron de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), “c’est moi qui ai mis au pouvoir Félix Tshisekedi, c’est à moi de le faire partir” ?

Joseph Kabila : Je laisse ces propos à Corneille Nangaa. En 2019, ma famille politique a signé un accord avec Cach (la plateforme de Tshisekedi et Kamerhe, NdlR). On avait la majorité parlementaire à la Chambre et au Sénat, Tshisekedi ne pouvait gouverner sans cette majorité. On a donc créé ce partenariat politique pour qu’il y ait une gestion apaisée des affaires de l’État jusqu’aux prochaines élections. Par la suite, Tshisekedi et sa famille politique ont juré qu’il n’y avait jamais eu d’accord. Malheureusement pour eux, il n’y a qu’une seule copie, et je l’ai gardée parce que je savais que si je leur donnais, cela se retrouverait immédiatement sur les réseaux sociaux.

La Libre : Rapidement, le nouveau président s’est acheté cette majorité parlementaire à coups de dollars. En 2023, on a vu une parodie d’élection présidentielle et un silence assourdissant de la communauté internationale. Aujourd’hui, il n’y a plus de jeu politique en RDC. Comment, envisager dès lors l’avenir du pays ?

Joseph Kabila : Il faut un changement radical de ce système.

La Libre : Comment le changer ?

Joseph Kabila : Il faut balayer ce système. Je pense même qu’il faut changer la classe politique. Sous d’autres cieux, c’est à travers les élections qu’elle se renouvelle. Ici, il faudra peut-être instaurer des primaires. C’est une évidence, on ne peut envisager le changement de la situation actuelle avec le système en place. Il faut aussi travailler la population qui a un rôle essentiel à jouer, lui inculquer le sens civique. Cela ne se fera pas en une ou deux semaines, ni en trois mois.

La Libre : Mais dans un processus comme celui que vous évoquez, il faut un leader ou un groupe de leaders qui puissent, à un moment donné, envoyer un message clair…

Joseph Kabila : Je pense que le peuple congolais peut se prendre en main et nous surprendre. Je pense qu’il va nous surprendre. Si ce n’est pas à Kinshasa, ce sera dans d’autres provinces.

La Libre : Au Katanga, où la tension monte de plus en plus ?

Joseph Kabila : C’est une éventualité et cette colère ne se limite pas au Katanga. Elle est partout dans le pays, même à Kinshasa.

La Libre : Mais le Katanga, province la plus riche, est essentiel pour le pays.

Joseph Kabila : Les Katangais en sont conscients. À un moment donné, il y avait un débat dans cette province : faut-il continuer au sein de la RDC ou s’il serait plus judicieux de se détacher ? J’ai toujours été d’avis que les Katangais sont grands parce qu’il y a le Congo qui fait de cette province une grande province.

La Libre : Pensez-vous que la Belgique pourrait encore jouer un rôle pour aider le Congo ?

Joseph Kabila : À l’allure où vont les choses, je pense que la Belgique est en train de se disqualifier. Sa capacité à accompagner l’actuel régime étonne. La Belgique doit se ressaisir et je constate que chez vous, il y a des gens qui sont conscients de tout ça. Ils essaient petit à petit de corriger le tir. Je veux aussi dire bravo à la justice belge qui s’intéresse au rôle néfaste de nombreux citoyens belges au Congo. Mais la Belgique a aussi cette capacité de se remettre en cause. C’est en tout cas ce que je souhaite.

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